· La rédaction de Tadaksahak TV · Événement
Tagadayat : le devoir de ne pas détourner le regard

Quarante-huit morts, un bilan encore provisoire, des corps que nul n’ose ensevelir. Récit, mémoire et appel au monde.
Les 18 et 19 octobre 2026, des campements de la communauté idaksahak ont été frappés à Tagadayat, à une quarantaine de kilomètres au sud de Ménaka, dans le nord-est du Mali. Nous ne venons pas ajouter du bruit au bruit. Nous venons nommer, documenter et refuser l’oubli. C’est notre seul devoir, et le plus exigeant de tous.
Les morts que l’on n’ose pas enterrer
Il y a des silences qui tuent une deuxième fois.
À Tagadayat, le Bureau exécutif de la communauté idaksahak fait état de quarante-huit civils tués — un bilan qu’il confirme, tout en le disant provisoire. Les agences de presse parlent de « plus de quarante » morts ; certaines évoquent une fourchette allant de quarante-huit à plus de soixante-dix victimes, sur plusieurs campements. Les chiffres bougent encore, parce que l’horreur n’a pas fini d’être comptée.
Mais au-delà des chiffres, il y a ceci, que nous ne pouvons pas taire : des corps que personne n’ose encore aller ensevelir. Dans notre foi comme dans toutes les traditions humaines, enterrer ses morts est le premier des devoirs, le plus sacré, celui qu’aucune guerre n’a le droit d’empêcher. Laisser un homme sans sépulture, c’est le tuer une seconde fois. C’est de cela aussi que nous demandons des comptes.
Nommer, pour que nul ne soit effacé
Une liste de trente-trois noms, pour la seule fraction Ataram Kon, est parvenue à notre rédaction. Trente-trois noms qui ne sont pas des statistiques : ce sont des pères, des fils, des voisins, des hommes qui avaient un visage, une voix, un troupeau, une place sous un arbre.
Nous les nommerons un par un, parce que nommer, c’est résister à l’effacement. Les armes tuent les corps ; l’oubli, lui, achève de tuer les noms. Un peuple que l’on massacre dans l’indifférence meurt deux fois : une fois sous les balles, une fois dans le silence. Notre travail de gardien de mémoire commence là : arracher chaque nom à la nuit.
Ce que l’on sait, ce que disent les sources
Nous rapportons ici ce que chaque source affirme, en le lui attribuant, sans rien trancher que nous n’ayons pu vérifier.
Le Bureau exécutif de la communauté idaksahak, dans un communiqué publié à Ménaka le 19 octobre, fait état de 48 civils tués le dimanche 18 octobre à Tagadayat, lors d’attaques menées par des éléments du groupe État islamique arrivés à moto. Il signale des blessés, un exode de familles — femmes, enfants et personnes âgées — vers la ville de Ménaka, et lance un appel à l’aide humanitaire d’urgence.
Le Collectif pour la défense des droits du peuple de l’Azawad (CD-DPA), dans un communiqué signé de son secrétaire général Tilla Ag Zeini (Tombouctou, 19 octobre), parle d’« un nombre provisoire de plus de 40 civils » tués et de plusieurs disparus. Le Collectif condamne « doublement » la tuerie attribuée à l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) et une opération antérieure : selon lui, les Forces armées maliennes et « leurs partenaires russes d’Africa Corps » auraient, le 15 octobre, visé des biens civils à Inarabane, ce qui aurait déclenché l’escalade. Le CD-DPA exige l’ouverture d’enquêtes internationales indépendantes. Ces affirmations, formulées au conditionnel par le Collectif, n’ont pas été vérifiées de façon indépendante et n’ont fait l’objet d’aucune réponse officielle.
Les agences internationales (AFP, Reuters) confirment des raids meurtriers contre des campements de la région de Ménaka et un déplacement de plusieurs centaines de familles. Elles notent que l’État islamique n’a, à ce stade, pas revendiqué l’attaque.
Les autorités maliennes. À l’heure où nous écrivons, aucune réaction officielle de l’État ni de ses médias n’a été rendue publique.
Le silence des ondes
Le 20 octobre, un extrait de la Radio nationale du Mali (ORTM, 92.00) a circulé parmi les membres de la communauté. Ceux qui l’ont écouté n’y ont pas entendu un mot de Tagadayat. Nous le versons au dossier, tel qu’il nous est parvenu.
Abdoul-Jalil Ag Salah, qui était sur place, à l’ouest de Ménaka, pendant les événements de 2016, le dit à sa manière : « L’injustice n’est pas seulement le massacre. Mais aussi le silence des voisins face à l’injustice. »
Une tragédie qui a une histoire
Ce qui s’est passé à Tagadayat n’est pas un accident isolé. C’est le dernier chapitre, à ce jour, d’une longue entreprise d’anéantissement, et des organisations indépendantes en ont tenu le registre.
Dès mars 2022, la communauté idaksahak (daoussahak) de la région de Ménaka est devenue une cible désignée. Une mission des Nations unies a recensé au moins 157 civils tués dans la seule région de Ménaka entre le 8 et le 28 mars 2022, dans des attaques attribuées à l’État islamique. La même année, Human Rights Watch documentait des « massacres coordonnés » perpétrés par des groupes armés islamistes contre des dizaines de villages, visant « en grande partie » les Daoussahak — Aklaz, Awkassa, Tamkoutat, Taghatert, Inekar : une litanie de noms que nos familles connaissent par cœur. Des dizaines de milliers de personnes ont fui, vers le reste du Mali et vers le Niger.
La saignée n’a pas cessé. En juillet 2023, Human Rights Watch faisait état de centaines de civils tués depuis le début de l’année dans les régions de Ménaka et de Gao, et de nouveaux déplacements massifs. En 2024, l’organisation relevait que la rivalité entre l’EIGS et le JNIM pour le contrôle des axes avait coûté la vie à des centaines de civils, et documentait, en août 2024, l’attaque d’un camp de déplacés à Ménaka même. Chaque fois, les enquêteurs précisaient que leurs bilans étaient « prudents », tant l’accès au terrain est difficile — autrement dit : la réalité est toujours pire que le décompte.
La probité nous oblige à dire l’autre versant, car un gardien de mémoire qui ne regarde que d’un côté n’est plus un témoin, mais un porte-voix. Les mêmes organisations ont documenté des exactions commises par les forces de l’État et leurs alliés russes. Human Rights Watch a établi la responsabilité de l’armée et de soldats étrangers dans le massacre de Moura, en 2022, puis de nouvelles atrocités de l’armée et du groupe Wagner. En septembre 2026, Amnesty International, dans un rapport intitulé « No One Is Spared » (« Personne n’est épargné »), a documenté la mort d’au moins 34 civils entre juin 2023 et décembre 2025 — certains abattus en fuyant ou après leur arrestation, d’autres égorgés ou brûlés —, ainsi que des actes de torture, des disparitions forcées et deux frappes de drone ayant tué au moins 23 civils, dont cinq enfants ; l’organisation rappelait qu’après le retrait de Wagner, en juin 2025, la structure russe Africa Corps avait pris le relais. En octobre 2026, Human Rights Watch concluait de nouveau que l’armée et ses alliés russes, comme les groupes armés qui leur sont opposés, commettaient des abus contre les civils.
La constante, d’un rapport à l’autre, d’une année à l’autre, est toujours la même : le civil, pris entre tous les feux, paie le prix fort. Et, parmi ces civils, les Idaksahak reviennent, encore et encore.
Le regard d’un historien
Un historien reconnu, spécialiste des Idaksahak, nous a fait part de sa colère. Il y évoque le Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA). Nous rapportons son analyse telle qu’il nous l’a confiée ; elle n’engage que lui.
« Le fond de ma pensée, c’est que le MSA est aussi instrumentalisé par l’État malien. L’armée malienne n’a absolument rien fait pour protéger les civils Idaksahak. Le MSA est utilisé comme son bras armé, comme une milice… Et voilà le résultat : ce sont eux qui meurent en pagaille. Cela est triste et me met en colère ! Ou alors, il faut considérer que tout le monde est en guerre contre tout le monde. Mais alors ça ne finira jamais, ou alors par l’extermination d’un groupe, comme cela s’est déjà passé dans l’histoire. Tout cela est tellement désolant ! »
Le droit, et non la vengeance
En 1859, sur le champ de bataille de Solférino, un Genevois nommé Henry Dunant découvrit des milliers de blessés et de morts abandonnés à eux-mêmes. De ce regard refusé à l’indifférence naquirent la Croix-Rouge, puis, à Genève, les Conventions qui protègent aujourd’hui les civils en temps de guerre. L’histoire le prouve : témoigner n’est pas une faiblesse ; c’est le commencement de la protection.
C’est dans cette tradition-là que nous voulons nous inscrire. Le droit international humanitaire dit une chose simple, que nul ne devrait avoir à rappeler : les civils ne sont jamais une cible légitime ; les morts ont droit à une sépulture ; et ceux qui tuent des innocents, quels que soient leur drapeau, leur langue ou leur foi, doivent en répondre.
Nous ne demandons donc ni représailles, ni haine, ni désignation d’un peuple pour un autre. Nous demandons :
- la reconnaissance officielle de ce qui s’est passé à Tagadayat ;
- la possibilité d’enterrer nos morts, dans la dignité et la sécurité ;
- un accès humanitaire immédiat aux déplacés rassemblés à Ménaka ;
- la protection des civils encore exposés ;
- une enquête internationale indépendante, comme le réclament les organisations de défense des droits humains, et la justice pour toutes les victimes, sans exception et sans sélection.
Le pont
Nous avons choisi notre arme, et ce n’est pas le fusil. C’est la plume, la preuve et la mémoire.
Nous voulons être un pont : entre les familles endeuillées et un monde qui regarde ailleurs ; entre les communautés d’un même pays que l’on voudrait dresser les unes contre les autres ; entre la douleur, qui crie, et le droit, qui doit répondre. Être neutre, pour nous, ne veut pas dire être indifférent : cela veut dire dire la vérité à tous, y compris lorsqu’elle dérange notre propre camp. C’est à ce prix seulement qu’une parole devient une référence, et qu’un peuple sans armée peut malgré tout se faire entendre.
Tant qu’on ne nous aura pas répondu, nous continuerons de nommer nos morts et de documenter les faits. Le silence est notre premier ennemi. Nous ne lui céderons pas.
— La rédaction de Tadaksahak TV, gardien de mémoire.
Sources
- Bureau exécutif de la communauté Idaksahak, communiqué, Ménaka, 19 octobre 2026.
- Collectif pour la défense des droits du peuple de l’Azawad (CD-DPA), communiqué N°2026-005, Tombouctou, 19 octobre 2026 (secrétaire général : Tilla Ag Zeini).
- Dépêches des agences (AFP, Reuters), 19-20 octobre 2026.
- Radio nationale du Mali (ORTM, 92.00), extrait partagé le 20 octobre 2026 (vidéo ci-dessus).
- Un historien spécialiste des Idaksahak, message à la rédaction, 20 octobre 2026.
- Abdoul-Jalil Ag Salah, message, 20 octobre 2026.
- Nations unies : au moins 157 civils tués dans la région de Ménaka, 8-28 mars 2022.
- Human Rights Watch, « Massacres coordonnés perpétrés par des groupes armés islamistes », 27 octobre 2022.
- Human Rights Watch, « Les groupes armés islamistes multiplient les meurtres et les viols », 13 juillet 2023.
- Human Rights Watch, Rapport mondial 2024 — chapitre Mali.
- Human Rights Watch, « Atrocities by the Army and Wagner Group », 12 décembre 2024.
- Human Rights Watch, « Massacre by Army, Foreign Soldiers » (Moura), 5 avril 2022.
- Amnesty International, « No One Is Spared », septembre 2026.