L'émancipation politique des Idaksahak
Une tribu en construction dans le nord du Mali
par Charles Grémont · 2023 · 48 pages
Libre consultation pour apprendre le tadaksahak et connaître les Idaksahak. Toute reproduction, intégrale ou partielle, doit citer l’auteur, le titre, l’année et la source (ce site) ; toute reproduction sans référence est interdite. Conditions d’utilisation
Une analyse approfondie de l'histoire politique des Idaksahak, leur quête d'autonomie et leur émergence sur la scène politique sahélienne.
1. L'émancipation politique au commencement de la tribu ?
Réflexion sur la notion de tribu à partir des revendications des Idaksahak (Nord-Mali)
Ce texte propose d'interroger le lien entre l'émancipation politique d'un groupe social, des pasteurs-nomades du nord-est du Mali qui portent le nom de Idaksahak, et la reconnaissance de ce groupe en tant que tribu. Si après la reconnaissance d'un nom, d'un 'emblème onomastique', l'on retient, comme le propose Yazid Ben Hounet, l'existence d'un ordre politique autonome comme l'un des critères fondamentaux de ce que serait une tribu, une question se pose : un groupe subalterne qui serait soumis à l'autorité (ou dépendant) d'un autre groupe pourrait-il être reconnu en tant que tribu ?
Au-delà donc des références généalogiques, de la question du nom ou encore des notions d'alliance et de solidarité, déjà largement traitées par la littérature anthropologique, c'est la question de l'autonomie politique qui sera ici mise en avant pour réinterroger la notion de tribu, dans un contexte contemporain et dans la partie sud du Sahara, au nord-est du Mali.
Les configurations sociales et politiques au Sahara ont très souvent été présentées, et le sont encore, par les médias comme par les productions académiques, sous la forme d'agrégations de tribus, reliées les unes aux autres par des rapports complexes et fortement hiérarchisés. Derrière l'adjectif 'complexes' se cachent toujours des histoires singulières, où l'ordre hiérarchique au sein et entre les groupes sociaux n'est jamais stable. Au mieux est-il stabilisé, pour un certain temps. Les rapports de forces, qui déterminent la place et le rôle des uns par rapport aux autres, sont sans cesse réajustés, parfois renversés, à la faveur de nouvelles revendications contre l'ordre (pré)établi. Les rapports sociaux, économiques et politiques qui, en interne comme avec l'extérieur, fondent les tribus, les font émerger, perdurer ou disparaître, sont en recomposition permanente.
Les Idaksahak, groupe de pasteurs-nomades évoluant dans les régions de Ménaka et Gao (au nord-est du Mali), se distinguent de leurs voisins proches par la singularité de leur langue, en forme de sabir, empruntant des mots à la langue tamasheq, à la langue songhay, quelques-uns aussi au français et même à l'anglais. Ce critère linguistique est largement mis en avant depuis une dizaine d'années pour marquer leur spécificité et leur différence vis-à-vis des Touaregs (Kel Tamasheq, 'ceux de la langue tamasheq', selon la terminologie vernaculaire).
La plupart d'entre eux parle parfaitement la langue tamasheq, mais dans des réunions publiques, de plus en plus d'orateurs tiennent à s'exprimer dans leur langue, la tadaksahak. Les propos sont ensuite interprétés dans d'autres langues en fonction des autres participants. Dans la région de Ménaka, les Idaksahak sont les plus nombreux et les plus riches économiquement, mais n'ont jamais véritablement occupé le devant de la scène politique.
De ce fait, l'histoire contemporaine de ce groupe offre une belle occasion de re-questionner le concept de tribu. En effet, depuis la rébellion touarègue des années 1990 et plus encore depuis 2012 – relance d'une insurrection armée, cette fois-ci bien plus violente, plus étendue et plus longue – les Idaksahak émergent sur la scène politique locale et sous-régionale. Ils revendiquent désormais des places de pouvoir qu'ils n'ont jamais occupées. Aussi parce qu'ils ne les avaient jamais véritablement cherchées auparavant. Si donc une tribu se définit par l'existence d'un ordre politique autonome en son sein, par un espace de souveraineté interne, l'analyse du processus d'émancipation enclenché par les Idaksahak depuis les années 1990 pourrait être riche d'enseignements.
Plusieurs interrogations seront ainsi (re)formulées à l'aune de l'histoire singulière de ce groupe, laquelle sera abordée à travers des représentations produites par les Idaksahak eux-mêmes, par leurs voisins, ainsi que par des observateurs extérieurs (explorateurs européens, administrateurs coloniaux, chercheurs et médias).
2. Les Idaksahak par eux-mêmes
Comment les Idaksahak se définissent-ils ? Quels termes utilisent-ils, dans leur propre langue (tadaksahak), pour dire ce qu'ils sont ? Ont-ils recours aussi à des termes tamasheq, arabe ou français ? J'ai eu l'occasion de leur poser directement la question. Les documents qu'ils produisent eux-mêmes apportent aussi des réponses.
"Nous sommes une tawset². C'est cela notre catégorie, c'est ce que l'on dit. En français, on peut dire le 'peuple Dawsahaq' comme on dit le 'peuple Kel Tamasheq'. Nous utilisons aussi le mot communauté. 'La communauté Idaksahak', c'est ce que nous utilisons dans nos communiqués."³
Sur la page d'accueil du site Facebook dédié aux Idaksahak, la phrase suivante est mise en exergue : "La communauté Idaksahak est l'une des grandes tribus du Nord du Mali."⁴
Peuple, communauté, tribu… ces termes de la langue française sont tour à tour mobilisés par les Idaksahak sans véritable effort de définition et sans que l'usage de l'un semble exclure l'usage des autres. Comme les auteurs scientifiques, les premiers intéressés oscillent à trouver les bons mots pour dire ce qu'ils sont.
Ouvrons plutôt la question du statut du groupe et de l'existence ou non d'un ordre politique autonome en son sein, pour appréhender ce que sont ou ce que voudraient être ces gens qui répondent à l'appellation Idaksahak.
Au Sahara et au Sahel, comme dans bien d'autres régions du monde, le statut et le rang que les groupes sociaux cherchent à maintenir, ou à conquérir, tiennent pour une large part à la place qu'ils revendiquent dans l'histoire. Cela commence par les origines du groupe et, donc, par les récits qui y sont associés, lesquels sont sans cesse réajustés, au gré des contextes. Ainsi par exemple, lors de mes premières recherches menées en 1994 dans la zone de Ménaka...
"L'appellation 'IDAKSAHAK'⁶ que se donne la communauté de même nom, provient certainement d'une contraction du mot IDD-AGG ISHAK. Les communautés voisines les nomment DAW-SAHAK ou DAW-ISHAK, selon la prononciation qu'on fait du terme ISHAK, nom propre dont la connotation est plutôt de langue Sonrhaï et non celle de l'arabe ISHAQ du Coran ou ISAAC de la Bible. Il peut s'agir donc, d'une référence au nom d'un roi, en l'occurrence ISHAK I empereur Songhoï du Moyen Âge."⁷
3. Que disent les Idaksahak de ce qu'ils sont aujourd'hui ?
"Idaksahak, une communauté riche économiquement et instruite religieusement. Idaksahak, une communauté touarègue qui parle tadaksahak différent du tamashek."⁸
Tel est le slogan qui défile en lettres capitales sur la page d'accueil du site internet Idaksahak. Le logo qui orne l'ensemble des rubriques du site, ainsi que la page Facebook et autres supports de communication, est tout aussi instructif : au premier plan, un homme assis s'adonne à la lecture, à l'étude coranique certainement, une épée blanche ressort sur sa silhouette sombre. À l'arrière-plan, deux dromadaires adultes et leur petit viennent compléter la scène. Des mots au dessin, l'image d'eux-mêmes que les Idaksahak ont choisi de diffuser au monde réunit toutes les qualités pour bien vivre et se faire respecter au Sahara et au Sahel : la richesse économique, à travers la pratique de l'élevage (camelin) ; l'instruction religieuse et le maniement des armes.
Une caractéristique, et non des moindres, manque au logo : le poids démographique des Idaksahak⁹. Elle figure tout de même dans la phrase, déjà évoquée et mise en exergue sur la page d'accueil du site Facebook : "La communauté Idaksahak est l'une des grandes tribus du Nord Mali. Elle est estimée à cent mille."¹⁰
Cette estimation, non référencée à une source, est certainement surestimée. Toujours est-il que dans la région de Ménaka, où ils vivent majoritairement, ils sont, comparés aux autres groupes sociaux, les plus nombreux, et de très loin¹¹. Cette précision revêt une certaine importance si on la rapporte au fait que, depuis 1992, l'élection des députés à l'Assemblée nationale et, depuis 1999, celle des maires de communes, se fait par voie d'élections et au suffrage universel direct.
La richesse économique, à travers la pratique de l'élevage notamment, mais aussi des activités de commerce qui s'appuient sur un vaste réseau d'échanges mobilisant une diaspora importante dans les pays voisins (Algérie, Niger, Libye) et jusqu'en Arabie Saoudite, ne fait aucun doute. Elle est constamment mise en avant lorsque les Idaksahak parlent d'eux-mêmes.
L'instruction religieuse de l'ensemble du groupe est également une caractéristique fondamentale de la présentation de soi. Elle constitue, avec l'élevage et le commerce, la deuxième clé de voûte du groupe.
"Nous sommes la seule communauté, que je connais au nord, qui suit son économie et sa religion à la fois. Nous étudions et nous travaillons à la fois ! Alors que chez les autres, ceux qui étudient ne travaillent pas ! Et ceux qui travaillent n'étudient pas !"¹²
4. L'image d'un groupe subalterne et pacifique
La présence d'une arme, sur le logo censé définir les grands traits de l'identité des Idaksahak, tranche avec la dimension pacifique qu'ils ont longtemps mise en avant pour se définir vis-à-vis des autres. Des membres du groupe insistent aujourd'hui encore sur cette spécificité. Voici, à titre d'exemple, comment un homme d'une soixantaine d'années, de la fraction des Kel Abakott, répondait à la question 'qu'est-ce qui caractérise les Idaksahak ?' :
"Pour moi, ce qui nous caractérise, de tout le temps, c'est que nous sommes un peuple de paix, qui s'occupe uniquement de la religion et de l'élevage. Nous ne nous mêlons pas d'autres choses. Et c'est ce qui fait qu'on ne parle pas beaucoup de nous. Nous ne participions pas à des guerres, ni à des razzias, ni au banditisme. Nous ne participions à rien de tout ça."¹⁵
Ahmed Mohamed Ag Guidi souligne, lui aussi, dans son document écrit, le caractère non violent des Idaksahak et ce, même dans un contexte de dangers quasi permanent :
"Les IDAKSAHK, peuple pacifique, ne répondaient pas à l'agression, même très intentionnée, sauf en cas d'humiliation à dessein ou de provocation évidente. Cette communauté avait toujours opté pour la non-violence visant, essentiellement à sauvegarder leur assiette économique d'un risque permanent de destruction dans un contexte culturel de rezzous et de contre rezzous."¹⁶
La dimension essentialiste plane évidemment sur ces discours, comme c'est toujours un peu le cas lorsque l'on cherche à définir l'identité de son groupe d'appartenance. Les singularités, les aspérités et les contradictions sont gommées au profit de récits unitaires. Mais la mise en scène de soi est, aussi, toujours riche d'enseignements. 'Un peuple de paix qui s'occupe de sa religion…', mais un groupe qui n'a jamais pour autant bénéficié du statut de tribu 'maraboutique' (zwâya), comme c'est le cas par exemple des Touaregs Kel Es-Suq ou bien des Arabes Kunta¹⁷. Les Idaksahak, pourtant très instruits en islam – c'est d'ailleurs la principale raison qu'ils invoquent dans leur refus opposé à l'école des Blancs et à celle de l'État malien – n'ont jamais vraiment obtenu cette reconnaissance. En ce qui les concerne, le caractère pacifique rime surtout avec un statut de subalterne.
5. "Nous avons troqué nos chèvres contre des Kalachnikov !"
Pour la plupart de leurs voisins, en effet, les Idaksahak demeurent un groupe subalterne, toujours sous le joug, ou au moins l'influence, de ceux qui furent les leaders politiques et guerriers de la Boucle du Niger jusqu'à l'Adagh des Ifoghas compris, pendant plus de deux siècles, les Iwellemmedan¹⁸.
Les Idaksahak étaient loin d'être les seuls à reconnaître, de gré ou de force, l'autorité politique des Iwellemmedan. Mais en ce qui les concerne, et à la différence d'autres groupes, ce statut de subalterne était d'autant plus avéré que les Idaksahak ne semblent pas avoir réellement porté des armes, en tout cas de guerre, telles que les épées, les lances et autres boucliers¹⁹. Ce qui les mettait de fait sous la protection et la dépendance d'autres groupes guerriers, en l'occurrence les Imajeghen Iwellemmedan, et plus spécifiquement le lignage détenteur du tambour de commandement (ettebel), les Kel Talatayt.
L'épée qui figure aujourd'hui symboliquement sur leur logo de présentation renvoie donc à une histoire très récente. Les plus anciennes sources disponibles qui évoquent les Idkasahak insistent effectivement sur le caractère pacifique de ce groupe social. C'est le cas, par exemple, du marabout Kunta Shaykh Baye qui a rédigé, vers la fin du XIXe siècle, des notes sur d'anciennes tribus touarègues :
"Les Dû Sahâq sont un peuple des Touaregs. Il est certain qu'à l'origine ils étaient Sûdân, car leur parler (kalâm) est composé des mots (kalâm) des Sûdân²⁰ et des Touaregs. Et parmi eux (il y a) une tribu qui situe ses origines vers l'Est. Ils sont tous des gens de la paix et de l'étude. La plupart d'entre eux habite avec les Ilmidan [Iwellemmedan]. Il est évident qu'ils sont des tribus d'Es-Suq. Entre eux et les Dabâkir il y a des relations."²¹
6. Des armes pour se défendre
Par la suite, à ma connaissance, les archives coloniales ne mentionnent aucun fait d'armes de la part des Idaksahak. C'est toujours l'image d'un groupe pacifique et riche en bétail qui est rapportée dans les rapports des officiers français. Ce n'est qu'après l'Indépendance du Mali, en 1963-1964, que des Idaksahak se font remarquer dans un épisode guerrier. Il s'agit de la révolte menée par une poignée d'hommes dans l'Adagh des Ifoghas, à laquelle ont participé deux Idaksahak de la zone de Talatayt, Ilias et Younes, deux fils d'Ayouba, le chef de la fraction Ihanakaten³². Proches du chef des Ifoghas à ce moment-là³³, Zeïd ag Attaher, ces deux jeunes Idaksahak ont contribué activement à cette révolte, notamment à travers un soutien financier qui a permis d'acheter des armes en Algérie³⁴.
Ilias et Zeyd sont arrêtés en Algérie, à Colomb-Béchar, en novembre 1963. Ils sont remis aux autorités maliennes qui les exposent dans des situations humiliantes aux yeux des populations de l'Adagh. À titre d'exemple ! Arrêté avec eux, Younes réussit à s'échapper et s'installe en Algérie. Ayouba, le père, est arrêté et assassiné, comme d'autres chefs qui n'ont pas accepté de collaborer avec l'armée malienne.
La participation de ces deux seuls individus ne suffit certainement pas à retenir cette date et cet événement comme une prise d'armes de la part des Idaksahak. Mais l'identité de ces jeunes hommes est tout de même symboliquement importante. Leur engagement aux côtés des Kel Adagh insurgés, et la répression qu'ils ont subie, avec leur père, marquent le premier acte d'une relation conflictuelle entre les Idaksahak et le pouvoir central malien.
7. La rébellion des années 1990 et ses limites
Une première prise de conscience, sans doute aussi, que la posture de l'éleveur pacifique, attaché à l'étude coranique, n'était pas un horizon indépassable. Avec le recul, on sait maintenant la filiation des rébellions armées entre elles, qui surgissent et ressurgissent régulièrement depuis 1963 dans le nord du Mali³⁵. C'est particulièrement avéré entre l'épisode de 1963 et celui de 1990. La rancœur des orphelins de 1963, contre le pouvoir central malien, est une des matrices aujourd'hui bien documentée de la rébellion des années 1990.
Dans son ouvrage, Baz Lecoq présente Younes ag Ayouba comme l'un de ses principaux leaders, au moins dans sa phase de préparation³⁶.
L'engagement de plusieurs centaines d'Idaksahak, les armes à la main, dans la rébellion de 1990 marque une première marche dans le processus d'émancipation de ce groupe. Aussi et surtout parce que ces armes n'ont pas visé uniquement l'armée malienne.
8. La confrontation de 1994
En effet, un événement peu connu, mais hautement symbolique, doit être rappelé ici. Comme de nombreuses communautés, dans la vallée du fleuve Niger ou dans les zones pastorales, les Idaksahak ont subi des vols et des pillages dans la première moitié des années 1990. Dans un contexte de non application des accords de paix, de prolifération des armes et d'absence de justice, les actes de banditisme se sont multipliés et le bétail des Idaksahak a fait l'objet de nombreuses convoitises, notamment de la part de leurs voisins proches, dont des Imajeghen.
Autrement dit, des gens appartenant à l'ancienne classe dominante et guerrière au sein de l'ensemble des Iwellemmedan – dont le rôle historique était la défense des groupes subalternes et pacifiques, en échange bien sûr de contreparties (la soumission politique et des contributions en bétail) – ont enlevé à plusieurs reprises des animaux appartenant à des Idaksahak. Une fois ils ont même pris pour cible un campement et pillé les biens domestiques d'une famille³⁹, à une dizaine de kilomètres de la base armée des Idaksahak (Izilili, à une quarantaine de kilomètres au nord-est de Ménaka).
Cet acte, hautement répréhensible du point de vue des valeurs sociétales, a entraîné le même jour une poursuite armée de la part de combattants Idaksahak présents à Izilili. Une série d'accrochages armés a eu lieu entre combattants Imajeghen et Idaksahak dans les semaines qui ont suivi, faisant plusieurs blessés et peut-être quelques morts⁴⁰. Un cessez-le-feu et un accord ont pu être rapidement trouvés entre les deux parties.
Cette séquence marque clairement le passage des Idaksahak dans une autre dimension sociologique et politique, celle d'une tribu capable d'opposer elle-même une riposte militaire lorsque ses biens sont menacés et pillés. Un passage d'autant plus marquant qu'il s'est opéré dans une confrontation directe avec leurs anciens suzerains.
"Cet épisode de 1994 est historique ! C'est la première fois que nous avons délogé notre tête de sous le pied des Imajeghen. Avant cela, nos biens étaient leurs biens. Un Adaksahak n'était rien aux yeux des Imajeghen."⁴¹
9. Une visibilité politique acquise par les armes
Comme annoncé dès l'introduction, c'est véritablement à partir des années 2010 que les Idaksahak ont exprimé leur force guerrière et des revendications politiques, tant au niveau régional, que national, voire international, tant sur le terrain militaire que sur les ondes médiatiques et sur les réseaux sociaux. Le propos n'est plus ici de retracer les formes d'engagement des Idaksahak dans la guerre déclenchée au nord du Mali en 2012, mais de tenter de conclure cette réflexion autour de la notion de tribu, en intégrant une séquence historique complètement contemporaine, car elle est toujours en cours au moment de l'écriture de ces lignes (octobre 2023).
10. Affirmation militaire face aux Imajeghen
Les années 1990 ouvrent certainement une nouvelle ère dans l'histoire des Idaksahak, avec l'engagement de peut-être plus de 2000 combattants dans une rébellion contre le pouvoir central malien et, plus encore, la défense de leurs biens par leurs propres armes, mais le gain politique de cette conversion restait encore assez faible. Comme le souligne le jeune Adksahak interrogé en 2020, les postes à responsabilité, les 'élus, les ministres, les officiers supérieurs' sont restés dévolus aux autres. La volonté de changer cette donne a animé plusieurs jeunes diplômés de la communauté dès la reprise des hostilités contre l'État central malien en 2012.
11. Le Mouvement pour le salut de l'Azawad (MSA)
Mais c'est surtout l'année 2016 qui marque ouvertement cette prise de position avec la création du Mouvement pour le salut de l'Azawad (MSA), par un de ces jeunes, Moussa Ag Acharatouman. Il est l'un des fondateurs du Mouvement national de l'Azawad (MNA), une organisation de jeunes gens diplômés du Nord qui tente, à partir de 2010, d'interpeller l'État et les leaders du Nord sur la question de l'Azawad, de son autonomie et de sa gouvernance. Avec le choix de la lutte armée en janvier 2012, le MNA devient Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA).
12. Des jeunes Idaksahak dans le djihadisme
La crise et les conflits armés déclenchés à partir de 2012 révèlent par ailleurs des situations bien plus complexes qu'une opposition entre des mouvements indépendantistes et le pouvoir central de l'État malien. Des milices et des groupes armés loyalistes sont aussi parmi les protagonistes du conflit, ainsi bien sûr que plusieurs mouvements djihadistes. Or il se trouve qu'une partie de la jeunesse des Idaksahak, certes minoritaire mais bien présente, a adhéré très tôt à la proposition djihadiste, à travers le Mouvement pour l'unicité et le djihad en Afrique de l'Ouest (MUJAO), Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et aussi l'État islamique au Grand Sahara (EIGS).
Un ordre politique autonome ?
Ce dernier constat, d'une séquence historique toujours en cours, vient relancer la question des liens de solidarité censés définir, avec d'autres éléments, la structure et le fonctionnement interne d'une tribu. L'idée selon laquelle les membres d'une tribu, de par leurs liens de sang et de parenté, et de par leur inscription dans une histoire commune, se mobiliseraient comme un seul homme dans une situation de conflit, devrait être largement pondérée.
Les travaux sur l'histoire très contemporaine, ou du 'temps présent', permettent certainement aussi de reconsidérer les vérités parfois trop vite énoncées sur le caractère unitaire, solidaire et cohérent de la tribu. L'existence ou non d'un ordre politique autonome, avec ses forces de contradiction internes, me semble de ce fait une question bien plus féconde si l'on cherche à réinterroger la notion de tribu, ici dans la partie sud du Sahara au début du XXIe siècle. L'expérience contemporaine des Idaksahak ouvre sans doute de nouvelles pistes à explorer.
Bibliographie
- Ag Guidi, A. M. (2019) : Contribution à la connaissance de la communauté Idaksahak (cas de Ménaka et Talatayt), 16 p.
- Barth, H. (1858) : Travels and Discoveries in North and Central Africa, 1849–1855, Londres, 5 vol.
- Ben Hounet, Y. (2009) : 'Que faire de la tribu ? À propos du phénomène tribal en Algérie et dans le monde musulman', Journal des anthropologues, 116–117, 493–515.
- Ben Hounet, Y. et Bonte, P. (2009) : 'Introduction' au dossier 'La tribu à l'heure de la globalisation', Études rurales, 184, 13–32.
- Boilley, P. (1999) : Les Touaregs Kel Adagh. Dépendances et révoltes : du Soudan français au Mali contemporain, Paris.
- Bonte, P. et Echard, M. (1976) : 'Histoires et Histoire. Conception du passé chez les Haoussa et les Touaregs Kel Gress de l'Adrar', Cahiers d'Études Africaines, 61–62, 237–296.
- Chebli, D. (2021) : 'Jusqu'à maintenant, il n'y a pas de révolution'. Itinéraire du Mouvement national de libération de l'Azawad dans la guerre au Mali, thèse de doctorat.
- Grémont, C. (2010) : Les Touaregs Iwellemmedan. Un ensemble politique de la Boucle du Niger, Paris.
- Grémont, C. (2017) : 'Origines et perspectives des conflits menés par des Touaregs au Mali', L'ENA hors les murs, 467, 16–20.
- Grémont, C. (2019) : 'Dans le piège des offres de violence', Hérodote, 172, 43–62.
- Lecoq, B. (2010) : Disputed Desert: Decolonisation, Competing Nationalisms and Tuareg Rebellions in Northern Mali, Leyde.
- Richer, A. (1924) : Les Touaregs du Niger (Région de Tombouctou-Gao). Les Oulliminden, Paris.
- Scheele, J. (2009) : 'Tribus, États et fraude : la région frontalière algéro-malienne', Études rurales, 184, 79–94.
Citer ce document
Référence
Charles Grémont (2023). L'émancipation politique des Idaksahak. https://hamadine-services.net/fr/bibliotheque/1 (consulté le 2026-10-18)
BibTeX
@book{gremont2023lemancipation,
author = {Charles Grémont},
title = {{L'émancipation politique des Idaksahak}},
year = {2023},
url = {https://hamadine-services.net/fr/bibliotheque/1},
urldate = {2026-10-18}
}